ZNIEFF 230000322
LE MARAIS DE LA HARELLE À HEURTEAUVILLE

(n° régional : 85090001)

Commentaires généraux

La tourbière de la Harelle, appelée aussi tourbière d’Heurteauville, s’étend dans un coude de la Seine, sur quelques centaines d’hectares, au pied de la côte qui limite vers l’Est le massif forestier de Brotonne. Cette ZNIEFF de type I fait partie de la zone humide plus vaste qui l’entoure dans la boucle d’Heurteauville, objet d’une ZNIEFF de type II.

Ce marais est implanté sur des horizons tourbeux alcalins qui sont surmontés en leur centre par des bombements tourbeux acides à sphaignes (tourbière ombrotrophe). Cette configuration particulière confère toute son originalité à cette tourbière. En périphérie, le marais repose sur des alluvions récentes. Ce type de tourbière mixte acide et basique est très rare et menacé en Haute-Normandie. Elle constitue la deuxième tourbière la plus importante de la région après le Marais Vernier.

Les habitats majoritaires sont constitués d’une imbrication de bétulaies tourbeuses, de mégaphorbiaies, de cariçaies, de fragments de landes, de prairies maigres, de roselières atterries, de saulaies, d’aulnaies-frénaies, de peupleraies, etc.

Les bétulaies pubescentes à sphaignes (Sphagno-Betuletum pro parte) couvrent de vastes superficies. Elles sont issues de l’acidification superficielle des sols tourbeux et comprennent une grande diversité de sphaignes (essentiellement Sphagnum palustre et S. magellanii, mais aussi S. compactum, S. papillosum, S. squarrosum, S . acutifolium, etc.).

Abandonnée depuis de nombreuses années, la végétation évolue globalement vers des milieux de plus en plus boisés et difficilement pénétrables, qui préfigurent le boisement généralisé du marais.

Fort heureusement, quelques secteurs plus humides sont encore suffisamment ouverts pour abriter une végétation turficole (= qui vit sur la tourbe) intéressante. Des fragments de landes à Éricacées subsistent sur quelques dizaines de mètres carrés avec notamment le groupement à Callune (Calluna vulgaris) et Bruyère à quatre angles (Erica tetralix), association du Calluno-Ericetum tetralicis.

Des espèces plus ou moins pionnières sur tourbe nue sont présentes dans les fossés : Comaret des marais (Comarum palustre) , Ményanthe trèfle-d’eau (Menyanthes trifoliata), Linaigrette à feuilles étroites (Eriophorum polystachion) etc, ainsi qu’en bordure de l’exploitation de tourbe, avec notamment le Rossolis à feuilles rondes (Drosera rotundifolia) et le Mouron d’eau (Anagallis tenella). Ces milieux relictuels ne couvrent plus que de petites surfaces.

Au Nord-Ouest du lieu-dit «Pré de la Grange», des prairies maigres sur tourbe abritent des cortèges floristiques remarquables liés au groupement de bas-marais à Cirse des Anglais et Scorsonère humble (association du Cirsio-Scorzonoretum humilis), ainsi qu’aux prairies hygrophiles pâturées du Junco-Cynosuretum. Au Sud de la zone, vers La Vette, des prairies de fauche et des pâtures hygrophiles à mésohygrophiles permettent d’observer des groupements de l’Eleocharo-Oenanthetum fistulosae liés aux dépressions hygrophiles.

Quelques mares prairiales et fossés périphériques à la tourbière proprement dite concentrent également des espèces remarquables : Renoncule Grande-Douve (Ranunculus lingua), Séneçon des marais (Senecio paludosus), Laîche stricte (Carex elata) dans la partie Nord, Hottonie des marais (Hottonia palustris) et Euphorbe des marais (Euphorbia palustris) dans la partie Sud, etc.

Les plantes suivantes sont toutes légalement protégées : Rossolis à feuilles rondes (Drosera rotundifolia), Renoncule grande Douve (Ranunculus lingua), Hottonie des marais (Hottonia palustris), Mouron d’eau (Anagallis tenella), Saule rampant (Salix repens), Osmonde royale (Osmunda regalis), Ményanthe trèfle-d’eau (Menyanthes trifoliata), Gesse des marais (Lathyrus palustris), Impatience-ne-me-touchez-pas (Impatiens noli-tangere), Rhynchospore blanc (Rhynchospora alba).

Les autres espèces végétales remarquables sont notamment : le Comaret des marais (Comarum palustris), le Piment royal (Myrica gale), la Bruyère à quatre angles (Erica tetralix), la Fougère des marais (Thelypteris palustris), la Linaigrette à feuilles étroites (Eriophorum polystachion), les Laîches puce, élevée, à fruits écailleux, ampoulée (Carex pulicaris, C. elata, C. lepidocarpa, C. rostrata), le Cirse anglais (Cirsium dissectum), le Cladion marisque (Cladium mariscus), etc.

L’une des originalités de la tourbière d’Heurteauville tient en la présence d’espèces turficoles de chorologie plutôt boréale comme le Ményanthe (Menyanthes trifoliata) ou le Comaret des marais (Comarum palustre).

Le patrimoine faunistique de ce marais est également remarquable.

Le Râle des genêts (Crex crex) a été entendu dans la partie Sud vers Port-Jumièges. Cette espèce qui niche dans les prairies de fauche extensives et humides est l’un des oiseaux les plus rares et menacés d’Europe, au point d’être inscrit sur la liste des Oiseaux en danger dans le Monde.

On note également la Bondrée apivore (Pernis apivorus) qui utilise le site comme terrain de chasse, la Chevêche d’Athéna (Athene noctua) qui niche dans les vieux saules creux des secteurs bocagers ainsi que le Rougequeue à front blanc (Phoenicurus phoenicurus). Le Tarier des prés (Saxicola rubetra) quant à lui est inféodé aux prairies de fauche.

Le Cygne tuberculé (Cygnus olor), le Râle d’eau (Rallus aquaticus) et le Grèbe castagneux (Tachybaptus rufficollis) installent leurs nids dans les plans d’eau, fossés et mares. La rare reproduction du Vanneau huppé (Vanellus vanellus) est observée au sol dans les prairies humides ou en bordure de mares.

De nombreux oiseaux d’eau (Anatidés, limicoles, Ardéidés), rapaces et passereaux, etc., fréquentent le marais et les prairies attenantes à l’occasion de haltes migratoires. Des installations de chasse au gibier sont d’ailleurs implantées sur le pourtour de la tourbière.

En entomofaune, en matière d’orthoptères, les espèces Stethophyma grossum, Conocephalus dorsalis et Oedipoda caerulescens, peu communes, sont présentes. En lépidoptères, sont présents Apatura iris, Argynnis paphia ou encore Cyaniris semiargus. Les Odonates sont également bien représentés, avec plus d’une douzaine d’espèces déterminantes recensées, dont la Naïade au corps vert (Erythromma viridulum).

En amphibiens, on a observé la Rainette arboricole (Hyla arborea), une espèce déterminante de Znieff en Normandie orientale. D'autres espèces plus répandues étoffent le cortège : le Crapaud commun, et les Grenouilles rousse, verte, rieuse, et agile.

Abandonné depuis de nombreuses années, ce marais tourbeux autrefois largement utilisé à des fins pastorales est aujourd’hui en voie de boisement et d’atterrissement.

Inversement, une vaste exploitation de tourbe sur plusieurs dizaines d'hectares transforme le secteur Sud en un plan d'eau de faible valeur écologique. On a donc une situation paradoxale entre d’un côté un abandon de l’essentiel de la surface du marais, et, de l’autre, une exploitation intensive de la tourbe au sein d’un secteur parmi les plus précieux.

L’abandon conduit à un envahissement par des friches à hautes herbes, puis des buissons et des arbres sans réel intérêt écologique, pastoral ou paysager.

Une restauration de cette tourbière, haut lieu du patrimoine naturel normand, est ainsi devenue indispensable. Des coupes de buissons ou de taillis et des fauches exportatrices de mégaphorbiaies seraient largement justifiées pour revenir à des milieux ouverts. Le pâturage extensif (éventuellement accompagné de systèmes de fauche) permettrait de maintenir la qualité biologique et paysagère du site et de pérenniser sa fonctionnalité et son intérêt pastoral traditionnel.

Enfin, le réaménagement écologique du site d’extraction de la tourbe, qui présente de fortes potentialités de restauration de la flore et de la faune turficoles, est hautement souhaitable.

Commentaires sur la délimitation
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